SAMEDI 7 février 2026
de 14h00 à 19h00

dans le cadre du Cycle "Techniques fécondes, tonique faconde - année 3"

Animation : Régis MOULU

Thème : User de la méthode "Post-it board" (ou comment avoir une trame narrative impeccable)

Ah, là, on "va se faire plaisir" avec un procédé inédit et expansif : marquer chacune de nos séquences/scènes de notre histoire sur un Post-It (fournis par l'animateur) différent. Puis nous les collerons, décollerons et recollerons à notre guise afin de constituer in fine l'histoire la plus dynamique et évolutive qui soit. Rebondissements et suspense garantis pour nos trames et pour nous qui physiquement avons été mobilisés à bel et bien ingénier. Cette méthode est souvent utilisée par des scénaristes, aussi a-t-on profité de leur singulier art.

Remarque : au-delà de la contrainte formelle (thème), le sujet suivant a été énoncé en début de séance : Écrire une histoire avec, au minimum, 3 personnes importantes, 5 événements marquants et 2 lieux significatifs. Possibilité d'investir le thème de leau et/ou du sel, au besoin (orientation facultative).
Pour stimuler et renforcer l'écriture et les idées de chacun, un support exposant tout ce que recouvre la "méthode Post-it borad" de près ou de loin, a été distribué en ouverture de session.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Ci-après quelques textes produits durant la séance, notamment (dans l'ordre):


- "D'un coup, votre existence écarte mes oreilles" de Régis MOULU

 



"D'un coup, votre existence écarte mes oreilles" de Régis MOULU, animateur de l'atelier


Ça y est, j'avais le budget Arte. La préparation de mon tournage était prête depuis 1000 ans dans ma tête. Tout avait été pensé et rêvé dans les moindres détails, la phase " action " éclata comme un furoncle. Le thème, le projet, le dossier, les intentions avaient plu au comité et j'escomptais réellement faire ce qui avait été dit dans le seul but d'être financé. " Connaître ce en quoi l'on naît et disparaît au plus profond de nous " promettait d'être un beau starter, une grande réalisation, un précieux fonds humain à partager au travers de mes images. Pixels de folie.

C'était la première fois que je faisais un documentaire, moi qui étais d'une formation " cinéma " : " acteur " puis " réalisateur ", tant seul le poste de réalisateur permet de ne plus être employé puisqu'on devient l'initiateur des projets, donc souvent l'employeur, et ce en plus d'être le " désireur " et non plus le désiré ou le non-désiré. Tourments.

Bref Sonia devait arriver à l'aéroport dans quelques instants maintenant, le taxi la ramènerait jusqu'à nous, dans le parc, premier lieu de tournage. Quand j'ai parlé tantôt de " documentaire ", c'est presque faux. Car pour exploiter la question métaphysique susnommée, j'avais recruté Bruce. Un étudiant en journalisme. Un profil extraordinaire, avec grandes capacités : fluide, intelligent, réactif, capable de tout réajuster très vite, fruit mûr d'une éducation ouverte, pas de sur-affirmation inappropriée, attentif à son apparence, conscient des limites de sa séduction naturelle et occasionnée, bref, un être à sa juste place comme une étoile qui passe inaperçue dans le ciel, mais qui est bien là, toujours là, complètement là. J'ai vu tout ça dans ses yeux qui étaient comme en Bluetooth avec son cœur. Petite âme deviendra grande. Ce qui me plaisait d'autant plus que ma fin de vie était annoncée. Je ne sais toujours pas si cette nouveauté m'a changé.

On avait tout fixé en amont, avec Bruce. Il était comme un acteur avec un costume, avec un rôle défini, avec un scénario qui le déplierait, un texte à porter… Mais il était bien clair que tout ce cadre lui servirait à se sentir plus libre sur le moment. L'eau coule mieux dans des chéneaux bien dessinés, devient même la plus chouette des poétesses. Sonia devrait maintenant monter dans son taxi. C'est comme si je la suivais à distance. Plus j'avance dans l'âge et exerce ma profession, et plus j'ai l'œil en plongée ou en supervision.

Je le sens tendu. Je le détends. Je le sens sur-détendu, je le retends. J'aime son regard, je veux dire " la fraîcheur qui se dégage de son regard ". Des iris marrons qui tirent sur le vert comme tous les yeux marrons, iris que la pupille vient titiller comme si elle en devenait la valve centrale. Ça me trouble. J'y vois une usine à émotions, un petit poisson dans son bassin qui manque cruellement d'eau. J'en pleure, prétexte l'excès de luminosité de cette généreuse journée, me reprends, m'investis à 100 % dans mon matériel.

Nous avons élu domicile au cœur de la roseraie du château de Dents-Loup. Le soleil a posé son voile doré sur les fleurs exubérantes de couleurs, la mise en valeur de cette bijouterie naturelle s'avère parfaite. Sonia devrait maintenant franchir la porte du parc. La voilà. Elle n'est pas habillée comme on a dit. Elle est dans un coloris " jambon ", ressemble d'ailleurs à un jambon alors que je l'avais rêvée orange. Bref, je m'éclipse comme prévu, comme annoncé, derrière la haie. Que tous les deux m'oublient au maximum m'importait. Sonia, de son côté, ne savait seulement qu'elle se ferait interviewer dans trois lieux différents, qu'elle devait s'y prêter et que tout devait passer par son cœur, sa vérité, son plus profond d'elle. Elle avait répondu à une petite annonce, satisfaisait tous mes critères, toucherait un significatif défraiement pour tout cela, avait témoigné de sa réelle et puissante motivation, de plus me convenait intuitivement.

Directement Bruce l'invita à déambuler parmi les buissons pigmentés, dégainant des phrases souples dont le ton était sec, quelle maestria, quel avenir plein de promesses.
Bruce. - En quoi naissez-vous, Sonia, là, maintenant, ne réfléchissez pas s'il vous plaît ?
Sonia dut se sentir comme un papillon épinglé. Et moi de slalomer pour les suivre discrètement, avec l'exigence de les mettre comme des prince et princesse dans mon cadre. Je ne sais plus très bien où je marchai ensuite, j'ai surtout zoomé. Une " respiration-fraîcheur " s'empara du corps de la jeune femme et lui refit comme un nouveau buste. J'adorai : on était à vif dans mon sujet.
Sonia. - Je crois que vous venez de naître, Monsieur Bruce. D'un seul coup, votre existence qui tape à ma peau, écarte mes oreilles…
Bruce. - Oui, et vous ? Et vous ? Que se passe-t-il au cœur de votre bouton, si vous étiez une fleur ?
On sortait déjà un peu du texte écrit. Finalement, c'était normal, me convaincs-je.
Sonia. - Vous voulez vraiment savoir ?
Bruce. - Oui, je ne vois rien de plus important que ça !
Sonia. - Voilà…
Sonia se mit à danser. Je ne sais plus avec quel logiciel. Elle avait sa réponse dans les tripes, et sa chair mouvante était devenue sa bouche. C'est seulement à ce moment-là que je m'aperçus qu'elle n'avait déjà plus de chaussures. Une furie. Une magicienne. Une femme réécrite en femme. Une respiration à ressorts. Sa robe comme fondue sur elle. Ses cheveux commençant des lignes d'écriture. Le son qui s'échappait de sa bouche célébrait la survenue d'un nouvel instrument de musique du genre " maraca-violon ". Bondissante créature pleine de rebonds. Peut-on renaître avec autant re réitérations ? J'en tremble. La caméra aussi. La captation devint pourrie. Un pieu de désespoir me traverse, " on retravaillera l'image au montage " que je me dis. " Quel horrible frelaté en perspective " que je me dis aussi.

Parallèlement, Sonia commence à se " désaccordéonner ", sa texture a changé, elle a un peu plus la consistance d'un halo. Mise au point manuelle de rigueur. Et je constate très vite qu'elle est coiffée comme un varech. Sirène échouée. Sirène passée au mode " survie ". La mer vient d'accoucher d'un vieil enfant sauvage qui a pour sûr un instinct et un destin d'aventurier, la promesse d'une existence colorée.

Bruce la stoppe gentiment, et la presse à le suivre sur le lieu 2 du tournage qui mène au perron de l'entrée principale du château. Quelques visiteurs du parc nous regardèrent comme si nous étions là pour un shooting de mode. Il faut dire que Sonia s'était refaite une apparence. Avec goût. Elle était capable, comme ça, d'un coup, de se remodeler une identité. Simple et stylée. Grâcieuse et inspirée. J'aime les longues marches, on dirait un store vénitien même si, vue de près, sa pierre cancéreuse la transforme en radiateur qui souffle depuis la nuit des temps, me semble-t-il. Sonia nous prit de court en s'allongeant dans le sens des frites. Et Bruce de la relancer par un :
Bruce. - Et si naître, c'était prendre son envol, que me répondriez-vous, là, comme ça, sans réfléchir ?
Je ne sais pas pourquoi il commençait à parler faux. Quelle horreur. C'était tellement décevant après tout ce que je venais de vivre. Mon enthousiasme dans une cuvette d'eau glacée. Je cherchai aussitôt quelque chose à zoomer. L'œil de Sonia. Parce que j'y vis un oiseau en sortir.
Sonia. - Mon envol à moi, c'est savoir tout effacer, Bruce. Quitter l'homme qui vous aime comme l'on revendrait sa première voiture qui vous a motivé à passer rapidement le permis de conduire. Vous comprenez ?
Bruce. - À 100 %, Sonia ! Mais quoi d'autre, allez, soyez généreuse tant on ne l'est que rarement, voire jamais, dans sa vie ?

Elle formula d'autres phrases définitives. Comme par indisposition. Ou plus exactement, je sentais bien qu'elle parlait sans vernis, que du brut. Je retiens surtout que pour elle " naître comme on s'envole " revenait à casser, rompre, tuer, se sacrifier. Elle était fiévreuse, froide en dedans et chaude au dehors, essorée. Aspirée par son âme ou quelque chose du genre.

Bruce la saisit par le bras pour exécuter le plan établi et la conduire au lieu n° 3 : dans les combles du château. L'assied sur une vieille poutre de la charpente. Du chêne sans doute. J'identifie un méchant problème de contraste sur l'écran de ma caméra. Règle à la va-vite quelques paramètres pour les récupérer, mais avec un retard sur Bruce qui a déjà relancé l'interview par cette question :
Bruce. - Et quant à disparaître, est-ce que vous sentez ça en vous, Sonia ? C'est quoi savoir " disparaître en soi ", pour vous, Sonia ?

Sonia se leva, sortit de mon cadre, sortit de notre pièce par la fenêtre. Y avait-il seulement un balcon ? Je fus glacé. Le hachoir sec. Je courus après elle, derrière ma caméra. Une fois arrivé à la fenêtre, je coupai l'enregistrement. Arte refusa mon documentaire. Mais ne me reprit pas la subvention.

Les textes présentés ci-dessus sont sous la responsabilité de leur auteur. Ils sont quasiment le fruit brut qui a été cueilli en fin de séance... sans filet !
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