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SAMEDI
10 janvier 2026 dans le cadre du Cycle "Techniques fécondes, tonique faconde - année 3" Animation : Régis MOULU Thème : Etre imaginatif comme l'on se promènerait dans le magma archaïque et récent de son cerveau Se
nourrir et du passé et du présent permet d' "écrire
plus profond", ce qui prend même, parfois, une dimension atemporelle.
En fait, on pioche tous azimuts dans toutes nos ressources, que ce soit
dans nos bases constitutives (à l'instar de "l'inconscient
collectif" de C. G. Jung) ou dans notre intuition de l'instant. De
grands créateurs usent de ce procédé (ex. Philippe
Starck), et d'ailleurs nous-mêmes, nous nous nous y sommes employés
au cours de cette séance inspirée et inspirante. Remarque
: au-delà de la contrainte formelle
(thème), le sujet suivant a été énoncé en début de
séance : |
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Ci-après
quelques textes produits durant la séance, notamment (dans l'ordre):
- "Vous m'avez fait découvrir et aimer ma sensibilité" de Régis MOULU - "Rencontre" de Nadine CHEVALLIER
Un jour, j'étais âgée déjà, dans le hall d'un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s'est fait connaitre et il m'a dit : " Je vous connais depuis toujours " (1). Mais de quel toujours s'agit-il ? Je n'ai pas eu d'enfance, je n'ai pas eu de rêves, mon passé m'échappe tous les jours un peu… De quelle mienne douleur cet homme s'approche-t-il pour prétendre me connaitre ? Le lieu où nous sommes me semble n'exister plus, il devient une étendue sans nom, dans l'obscurité. Il se fait connaitre, certes, mais où et quand nous sommes nous rencontrés ? Je n'ai pas la moindre image de lui dans mes souvenirs. Je tombe d'un coup dans une nuit noire. Comme je ne me connais plus moi-même, tous les jours de ma vie d'avant me deviennent étrangers, et lui prétend savoir tout de moi ? Je crois que je n'ai tué personne, ça, non, mais je n'ai plus la main sur aucune zone de mon cerveau troublé, alors… J'ai plus de quatre vingt ans, du moins je le crois. Je pense que j'ai eu plusieurs vies, comme les chats, mais je ne me souviens d'aucune… Dans laquelle ai-je rencontré cet homme qui prétend me connaitre ? Je crois que j'ai voyagé, dans l'hémisphère sud, sûrement, pas au nord, j'ai horreur du froid, c'est ce qui subsiste encore de moi, cette horreur du froid. Est-ce que je devrais avoir peur ? de lui ? ou de moi ? C'est terrible de ne pas se souvenir. C'est pour cela que je deviens de plus en plus solitaire. Je en sais pas ce qui va pouvoir surgir d'un passé oublié. Il ne semble pas avoir de mauvaises intentions, mais qui sait ? J'ai dû avoir beaucoup d'amis, d'amants peut-être. J'ai pu faire du mal, du bien aussi, je ne m'en souviens même pas… J'étais une aventurière, qui sait ? Je pourrais me lever et m'enfuir, mais quelque chose en lui me tient captive. Peut-être l'ai-je aimé beaucoup, passionnément ? Ou au contraire, nous sommes nous haïs, déchirés ? Je ne sais pas quoi lui dire, ou lui demander. IL me connait depuis toujours, et moi, je ne me connais même plus. Je ne peux même plus le regarder au fond de ses yeux et le comprendre comme je pouvais le faire auparavant. Je ne sais plus juger les sentiments des autres par le regard, ou par l'attitude. L'autre m'est devenu étranger. Je me sens comme une prison pour moi-même. Peut-être s'il me prenait la main, car moi je n'ose pas le faire… Dites moi, je vous en prie, ce que vous voyez en moi, ce que j'ai été pour vous. Rappelez- moi qui vous êtes, qui je suis…Si vous pouviez faire renaitre en moi quelque chose de ce que j'ai été, je vous en serais reconnaissante… Peut-être pourriez vous éclaircir les ténèbres dans lesquelles je me débats. Oh non, je n'ai pas eu d'accident pas de traumatisme. Je le saurais, j'en suis sûre. L'âge et l'habitude de l'oubli… A force de vouloir oublier ce qui nous a fait souffrir, on ne se souvient plus de rien… Vous avez une belle montre, Monsieur, j'aime les montres. Elles brillent, et puis peut être je veux contrôler le temps, alors que je ne contrôle plus rien… Vous n'êtes pas jeune ; Monsieur, vous non plus… Mais vous vous souvenez, vous. Vous n'avez pas cherché à oublier ce qui a fait votre vie. Vous me direz ? Vous me direz ce qui nous a liés , ce qui nous lie peut-être encore ? Nous avons été mariés ? Vous êtes sûr ? Mais quand ? Nous n'avons pas eu d'enfants, quand même ? Si ? Trois ? J'aime beaucoup les enfants mais je ne me souviens pas de ceux-là… Enfin d'en avoir eu…Ni avec vous ni avec personne… L'oubli est un puits sans fond… (1) citation de Marguerite Duras
"Vous m'avez fait découvrir et aimer ma sensibilité" de Régis MOULU, animateur de l'atelier " Femmes fragiles et vaporeuses, fées aux mains douces, petits souffles de la maison (1)", vous me hantez. Le souvenir de votre haleine m'humidifie, me fait pousser. Je vous attends. Pire, je vous guette tant je désire votre présence réelle, je dépends tellement de votre attention que je me languis, au bout du compte je peux mourir. Peut-être même que je désire vous voir apparaître bien plus que ce que vous pouvez. Désespoir. Jusqu'où peut-on flétrir ? se décolorer ? Quand l'autre n'est pas là, c'est une partie de nous qui s'en va. Dévitalisation amorcée. Se résoudre au pire replace la norme, aiguise ma peine, me servira pour retourner au combat. Survivre, cela consisterait-il désormais à accepter qu'il y ait mes peurs dans vos soleils ? La présente obscurité qui passe par ma déchirure m'envahit, m'efface déjà, me désespère. Chute libre dans l'illimité du noir profond qu'habite mon angoisse. Rétrécissement effectif de ma zone " pioche ", en moi la grande peine s'amuse. Mes émotions deviennent méchamment élastiques, réveil déformé. Je n'ai plus d'âge. Je n'ai plus rien. De l'eau ! de l'eau ! de l'eau ! " Femmes fragiles et vaporeuses, fées aux mains douces, petits souffles de la maison (1)", vous me manquez, je vis de votre souvenir. Nos rencontres passées ont forgé des images dans lesquelles aujourd'hui je me blottis, me réfugie, m'endors et rêve. Je vous vois encore m'approcher, être progressivement et méthodiquement fouillé par vos yeux, pour moi votre regard a toujours été des mains que vos mains redoublaient parfois. Chaque vivant, ne tire-t-il pas sa vitalité des soins qu'on lui donne ? Vos caresses me reformaient. De vos contacts, j'en cultive encore le frisson. Mon velouté de poils qui fait office de première peau s'enflammait. Je le vivais comme un drap blanc qu'arrache le cerveau. Ça réaffirme une présence, j'étais à plein dans mon existence, je m'attelais à vous offrir toute ma liberté. C'est à ce moment que j'ai inventé que vous puissiez me manquer. Dans mon destin, désormais il y avait également ma perte. Je revois votre marche que je remaquillais en grâce, et plus vous approchiez de moi, et plus votre corps était régi par la loi des bulles de savon. Vous m'obnubiliez, vous étiez jusqu'à mon panorama, parfois même, vous parveniez à être ma lymphe, je tenais à vous garder au chaud dans ma chair, je commençais déjà à faire de vous un souvenir dynamique et vivant. Aussi les émotions que vous me génériez, je tâchais de les enfiler sur l'instant comme l'on mettrait une combinaison d'astronaute, j'étais ivre, j'étais heureux comme un malade qui n'est plus malade. Vous m'avez fait découvrir et aimer ma sensibilité. Mon cœur comme une termitière. Mon cœur majoritairement fait de trous. Mon cœur visité par les vents. Mon cœur vous est ouvert. Et quand vous m'offriez de l'eau, je me laissais croire que j'étais tout neuf. Au minimum effervescent. C'est comme si je découvrais brusquement qu'il y avait des oiseaux en moi, pour ainsi dire une fontaine de mésanges bleues qui ne savent pas rester en place. Ça gazouille, ça s'agite, ça se déplace comme ça se replace comme si elles étaient sous le régime du clignotement. J'ai réalisé que j'avais finalement une très grande zone " pioche ", un sérieux appétit de vivre agrégé à une forte dépendance aux autres. On aimerait avoir d'emblée un corps sculpté dans la forme de la caresse qui va nous être donnée tel un chat qui épouse votre main câline le plus longtemps possible et ce, avant même qu'elle arrive. J'aime nos rencontres et plus que tout nos avant-rencontres. Et dans des moments comme ceux-là, j'ai envie de croire au magnétisme et ne peux que souligner sa pertinence. Dans un premier temps ne ressort de vous qu'une combinaison de couleurs qui remplit le vitrail de votre silhouette, amas de teintes mouvant qui tire son relief de ses pivotements, c'est à présent une architecture qui s'offre à moi. Cette fois-ci, c'est de l'engrais que vous déposez à mes pieds après que vous m'avez fait la fausse joie de me rempoter, c'est vrai que ça fait longtemps qu'on ne m'a pas aéré les racines, j'en aurais été bouleversé à la folie. (1) citation d'Annie Ernaux
"Rencontre" de Nadine CHEVALLIER, texte écrit en différé dans les mêmes conditions qu'en séance
Des gens passaient en tous sens, leurs valises les suivant comme des petits chiens. Des mots en toutes langues s'entrelaçaient, résonnaient sous la haute voûte du grand hall. Deux soldats, mitraillettes à la main pointées vers le sol, marchaient lentement dans cette foule bruyante où des annonces confuses sortant de haut-parleurs invisibles ajoutaient encore au brouhaha ambiant. Le vieil homme et moi étions les seuls immobiles dans ces rivières humaines, îlot sur lequel venaient buter les vagues de voyageurs, les obligeant à dévier leur course en maugréant parfois. J'éprouvai tout à coup le sentiment joyeux d'apporter dans leur vie un moment de pleine conscience du présent. Je le ressentais moi même tellement fort. Ce Monsieur Grégoire me maintenait dans l'instant présent de notre rencontre, plus rien ne comptait, ni le train que je devais prendre bientôt, ni la journée qui m'attendait à Orléans où je me rendais pour cette ennuyeuse affaire de famille. J'étais plongée dans l'océan de son regard d'azur, je me surpris à lui sourire. Il se détourna et sans parler, s'en alla. Je le suivis. Monsieur Grégoire était l'ange gardien qui m'avait été alloué à ma naissance. Car vous ne le savez sans doute pas mais nous avons chacun notre ange gardien qui veille sur nous tout au long de notre vie. D'habitude, il n'intervient jamais sur son cours, notre libre arbitre étant essentiel à son bon déroulement. Ne vous êtes-vous jamais réveillé un matin avec un sentiment de plénitude comme si vos rêves vous avaient mis en relation avec le meilleur de vous ? C'est votre ange gardien qui vous fait signe ! Qui vous encourage à poursuivre ! Si Monsieur Grégoire avait décidé de se matérialiser pour moi, c'est que l'affaire qui me conduisait à Orléans était des plus alarmantes, il avait craint que je ne puisse y faire face seule. C'est ce qu'il m'expliqua alors que nous étions assis dans ce café sur la place de la gare. Vous imaginez bien que j'eus beaucoup de mal à le croire. Mais c'est vrai, il connaissait tout de moi. J'en fus d'abord gênée puis fâchée. Il m'assura qu'il ne connaissait que les faits, il ne s'immisçait jamais dans les pensées, seulement dans les rêves. J'en fus un peu réconfortée. J'avais demandé un café, Monsieur Grégoire, en être surnaturel qu'il était, ne pouvait boire. Le garçon d'ailleurs ne lui avait rien demandé. Monsieur Grégoire me mit en garde sur mon séjour à Orléans, m'indiqua quelques mesures à prendre auxquelles je n'avais pas réfléchi. L'heure de mon train approchait. Monsieur Grégoire soudain commença à blêmir. Je lui demandais s'il allait bien ? " Je dois partir " dit-il à mi-voix. Les contours de son corps s'estompèrent dans une brume laiteuse. Ses yeux ne quittaient pas les miens et disparurent les derniers. Je restais un moment comme hypnotisée par l'espace vide qu'il avait un instant habité. Avais-je rêvé ? Monsieur Grégoire existait-il vraiment ? Mon affaire à Orléans se passa au mieux. Je tins compte des remarques de Monsieur Grégoire. Les avais-je entendues de sa bouche ou les avais-je déterminées seule ? Qu'en pensez-vous ? Je n'ai encore jamais raconté cette rencontre à personne. Je vous ai accordé ma confiance en vous la relatant, à vous. Je vous demande de la garder pour vous. Les gens me prendraient pour une folle ! Monsieur Grégoire, revenez me voir ! Prouvez-moi que vous
existez ! (1) citation de Marguerite Duras |
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| Les textes présentés ci-dessus sont sous la responsabilité de leur auteur. Ils sont quasiment le fruit brut qui a été cueilli en fin de séance... sans filet ! | |